Travailler avec les plantes m’a appris que certaines choses demandent simplement du temps. On ne peut pas accélérer la nature: elle suit son propre rythme, qu’il nous faut accepter.
Comment votre aventure avec le jardinage a-t-elle commencé?
Aussi loin que je me souvienne, la nature m’a toujours fasciné. Enfant, j’aimais passer mon temps dans les forêts, les prairies ou au bord des rivières ; il était donc tout naturel que je m’intéresse au jardinage. À l’adolescence, j’ai commencé pour la première fois à semer et à cultiver des plantes de manière consciente dans mon propre jardin.
Un tournant décisif a été un voyage en Suède, où j’ai découvert que presque chacun possédait un petit potager avec des herbes aromatiques et des légumes simples récoltés directement pour la cuisine. Je me suis alors dit que c’était une idée formidable : avoir des produits frais et sains à portée de main. J’avais déjà un jardin, mais rien de tel n’y poussait, alors j’ai décidé de changer cela.
Au début, je faisais cela uniquement pour moi-même. Je ne me demandais pas si cela pourrait un jour devenir mon métier. Je n’aurais jamais imaginé que cette passion donnerait naissance à des livres, à la conception de jardins et à des activités de sensibilisation. Je voulais simplement créer un lieu en accord avec mes valeurs.
Lorsque j’avais seize ou dix-sept ans et que je cherchais des informations sur la culture des plantes, la plupart des sources disponibles reposaient sur l’utilisation de produits chimiques et d’engrais artificiels. Je n’ai jamais adhéré à l’idée selon laquelle rien ne pourrait pousser sans l’emploi constant de nouveaux produits.
C’est à ce moment-là qu’est née en moi l’envie de montrer qu’il était possible de faire autrement : qu’un jardin pouvait collaborer avec la nature au lieu de lutter contre elle. Avec le temps, cette conviction est devenue l’un des fondements de mon activité et du projet Roślinne Porady.
Comment se déroule votre travail de conception d’un jardin?
Chaque jardin et chaque client sont différents ; c’est pourquoi je commence toujours par une rencontre et une visite sur place. C’est pour moi une étape essentielle. Pour créer un bon projet, il faut ressentir le lieu : observer la lumière, la topographie, le sol et surtout comprendre la manière dont vivent ses propriétaires.
Lors de cette première rencontre, nous parlons de leurs attentes. Le jardin doit-il être un espace de détente, un lieu de rencontre, un jardin ornemental ou bien un endroit permettant de cultiver fruits et légumes ? Un jardin doit répondre aux besoins des personnes qui vont l’utiliser.
Il est également très important pour moi de prendre en compte ce qui existe déjà sur le terrain. Je ne partage pas l’approche qui consiste à tout raser pour repartir de zéro. Je préfère travailler avec ce qui est déjà présent. Les arbres, les arbustes et les plantes spontanées nous renseignent beaucoup sur le caractère du lieu : sur la nature du sol, son humidité ou son exposition au soleil. Mon rôle consiste à développer le potentiel de cet espace, à accroître sa biodiversité et à créer un jardin qui s’intègre naturellement à son environnement.
Cette première rencontre est aussi l’occasion de présenter ma philosophie de conception. J’explique qu’un jardin naturaliste est un processus qui mûrit avec le temps. Je ne conçois pas de jardins fondés sur du gazon en rouleau ou sur des solutions produisant un effet immédiat. Je privilégie la nature, la diversité et une vision à long terme.
Il arrive que, dès cette étape, nous constations que nos attentes sont différentes. Si quelqu’un rêve d’un jardin très formel et stérile, sans se reconnaître dans mon approche, je préfère renoncer à la collaboration. C’est plus honnête pour les deux parties et cela garantit la création d’un jardin qui sera bénéfique à la fois pour les personnes et pour la nature.
D’où vient cette conception erronée du jardin?
Je pense qu’elle résulte en grande partie de la manière dont notre monde a changé. Les villes ne cessent de s’étendre, occupant des espaces qui, il y a encore peu de temps, étaient des prairies, des champs ou des forêts. Avec leur disparition, les habitats naturels s’effacent progressivement, et les animaux sauvages disposent de moins en moins d’espace pour vivre. C’est pourquoi je considère que chaque jardin peut devenir, même modestement, un fragment de nature et rendre à l’environnement une partie de ce que nous lui avons pris.
Bien sûr, un jardin restera toujours une création humaine. Nous taillerons toujours quelque chose, planterons de nouvelles espèces ou modifierons certains éléments. Il ne sera jamais un écosystème entièrement naturel, mais nous pouvons créer un lieu riche en insectes, en oiseaux, en amphibiens et en de nombreuses autres formes de vie. Si chacun d’entre nous faisait ne serait-ce qu’un petit geste dans cette direction, nous pourrions réellement contribuer à préserver la biodiversité, qui disparaît aujourd’hui à un rythme alarmant.
Le second problème réside dans notre représentation culturelle du jardin. Pendant des siècles, une pelouse parfaitement entretenue a été un symbole de richesse et de prestige, avant de devenir, notamment avec l’idéal du rêve américain, un signe de réussite et de prospérité. Cette idée est encore profondément ancrée en nous, même si nous nous demandons rarement d’où elle vient.
Pourtant, d’un point de vue pratique, elle n’a guère de sens. Une prairie peut tout aussi bien être un lieu de détente, de pique-nique ou de jeux avec les enfants. Je ne suis pas opposé aux espaces ouverts destinés aux loisirs ; il s’agit plutôt d’une question d’équilibre. Un jardin peut répondre aux besoins des êtres humains tout en restant un écosystème vivant, au lieu de devenir une monoculture de gazon tondue chaque semaine.
Pour moi, les plus beaux jardins sont ceux qui nous rappellent que nous faisons partie de la nature et que nous n’en sommes pas les propriétaires.
Comment changer le regard porté sur les plantes et les jardins?
J’ai l’impression que beaucoup de nos habitudes en matière de jardinage découlent davantage de traditions et d’automatismes que de besoins réels. Lorsque nous allons en forêt, dans une prairie ou au bord d’un lac, nous n’avons pas besoin d’une pelouse parfaitement tondue pour nous reposer, partager un repas ou jouer avec les enfants. Pourtant, dans notre propre jardin, nous la considérons souvent comme une nécessité absolue.
Je ne pense pas que les gens agissent ainsi par mauvaise volonté. Nous nous demandons simplement trop rarement pourquoi nous entretenons nos jardins de cette manière. Beaucoup de choses sont faites parce que « c’est comme ça que l’on fait ». J’espère que mes livres et mon travail de sensibilisation permettront de regarder le jardin sous un autre angle et de se poser la question : avons-nous réellement besoin d’une pelouse parfaite ?
Son entretien demande des quantités considérables de temps, d’énergie et d’eau. À l’échelle mondiale, des volumes d’eau inimaginables sont consommés uniquement pour que l’herbe reste d’un vert intense tout au long de la saison. À l’heure du changement climatique, il est difficile de considérer cette approche comme raisonnable.
Heureusement, les mentalités évoluent progressivement. On parle de plus en plus de réduire la fréquence des tontes, et de nombreuses villes laissent pousser leurs pelouses plus hautes ou créent des prairies fleuries. Ce type de végétation retient mieux l’eau, capte davantage de polluants et, surtout, offre un habitat précieux aux insectes pollinisateurs ainsi qu’à de nombreux autres organismes.
J’espère qu’avec le temps nous cesserons de considérer une pelouse impeccablement tondue comme le symbole d’un jardin bien entretenu. Pour moi, un jardin véritablement beau est un jardin vivant, diversifié, qui coopère avec la nature au lieu de chercher à la dominer.
Que vous apprend le travail avec les plantes?
Avant tout, la patience. Travailler avec les plantes me rappelle qu’il faut parfois simplement attendre. On ne peut pas accélérer la nature : elle a son propre rythme, et il vaut la peine de l’accepter.
Chaque année, j’observe le même processus. En mars ou au début du mois d’avril, les plantes paraissent encore discrètes, il semble longtemps que rien ne se passe, puis viennent les périodes de froid et les gelées tardives, accompagnées de cette question : est-ce que tout ira bien ? Pourtant, arrive toujours ce moment où le jardin s’éveille pleinement et où l’on réalise, une fois de plus, que la nature sait exactement ce qu’elle fait. Cela m’apporte une immense sérénité et beaucoup d’optimisme, aussi bien dans mon travail que dans ma vie personnelle.
D’année en année, je connais mieux les plantes, mais je prends également conscience de tout ce qu’il me reste encore à découvrir. Plus j’apprends, plus je mesure à quel point leur univers est fascinant et inépuisable.
Le travail dans les jardins a aussi transformé ma perception du temps. En jardinage, trois ou cinq ans ne représentent encore qu’un début, tandis que dix ou vingt ans constituent une perspective tout à fait naturelle. Cela m’a appris à être plus patient et à envisager le monde dans un horizon temporel plus long.
Ma perception des saisons a également changé. Pour beaucoup de personnes, le printemps commence lorsque tout devient vert. Pour ma part, j’en perçois déjà les premiers signes en février : dans les bourgeons des arbres, les variations de couleur de l’écorce, l’apparition des mousses ou des lichens. Cela m’a appris l’attention et la capacité d’apprécier ces petits changements qui passent souvent inaperçus aux yeux des autres.
À quoi ressemble une journée de travail?
Cela dépend avant tout de la saison, car mon activité est fortement marquée par le rythme de l’année. En hiver, je passe davantage de temps devant l’ordinateur : je conçois des jardins, j’écris, je prépare des contenus pédagogiques et je m’occupe des aspects organisationnels. C’est une période plus calme, qui me permet de ralentir, de me reposer et de planifier les projets à venir.
Au printemps et en été, tout s’accélère. Je commence généralement ma journée vers six ou sept heures du matin. J’essaie de trouver un moment pour pratiquer le yoga, prendre un petit-déjeuner tranquille et régler les affaires courantes, comme les courriels ou les réseaux sociaux.
Ensuite, je pars sur le terrain : je visite des jardins, je rencontre des clients, je supervise des réalisations et j’observe l’évolution des espaces que j’ai conçus auparavant. C’est une partie essentielle de mon travail, car elle me permet de voir comment un jardin évolue d’une saison à l’autre et comment il fonctionne en tant qu’écosystème vivant.
Je ne travaille plus seul à chaque étape d’un projet. Je collabore avec différents spécialistes et je sais qu’un beau jardin est toujours le fruit d’un travail collectif. Mon rôle consiste avant tout à veiller à ce que tout soit réalisé conformément aux principes et à la philosophie du projet.
Chaque journée est différente. Le temps, la saison et l’avancement des travaux influencent fortement mon quotidien. Il arrive que tout le programme soit bouleversé en un instant parce qu’il commence à pleuvoir ou à grêler et qu’il faut reporter les travaux au jardin. Je retourne alors à la conception, à l’écriture ou à d’autres tâches que je peux accomplir à l’ordinateur. Travailler avec la nature nous apprend la souplesse et nous rappelle que c’est souvent elle qui donne le rythme de nos journées.